L'arracheur de puces épinglé

L’arracheur de puces épinglé
par Jacqueline Remy

"Comment osez-vous? s'écria Justin Valmont, quand les policiers l'arrêtèrent, le 18 décembre dernier. La postérité élèvera des monuments en mon honneur!" Un instant, le commissaire hésita, saisi par l'élocution de l'homme et le regard de mépris distingué dont il les balaya. Pourtant, c'était bien lui, le "dépuceur", comme les gazettes d'Internet l'avaient surnommé, l'homme qui, tous les 18 du mois, agressait de jeunes passants et, un scalpel à la main, arrachait à leur chair la puce biométrique qui les identifie. Près de cinq ans que ce fou prétendait "libérer" ses victimes, 56 en tout, dont 3 étaient décédées des suites de leurs blessures.

L’arrestation de Justin Valmont, en flagrant délit après une agression dans les toilettes de l’Opéra de Paris, le 18 décembre 2024, a soulagé la France - en proie à une psychose telle que certains adolescents, le jour de leur majorité, refusaient de se laisser poser une puce d’identité - mais a plongé le petit monde universitaire dans une sorte de coma: comment l’éminent Justin Valmont, agrégé de droit, professeur à l’université d’excellence de Saint-Denis, président du Conseil national des libertés, avait-il pu se muer en sadique maniaque? Comment cet affable confrère, ce père de famille affectueux, ce défenseur des causes généreuses avait-il pu trahir sa caste et abandonner tout bon sens? SeuleFatou Imoré, la gardienne de son immeuble, lui voue encore un véritable culte: “Monsieur Valmont s’est battu contre tous les locataires pour me garder. Il ne voulait pas qu’on me remplace par une machine.”

C’est peut-être là - les psychiatres le diront - la clef de ce criminel hors normes: cet homme qui aimait les combats solitaires s’est-il cru investi d’une mission de sauveur de l’humanité? Pendant dix ans, Justin Valmont a travaillé comme juriste à la Commission nationale de l’informatique, des libertés et de la sécurité (Cnils) - le terme de “sécurité” n’a été ajouté qu’en 2016. L’Express est en mesure de révéler qu’on l’avait alors forcé à démissionner: Justin Valmont s’était opposé à l’avis favorable donné par la Cnils à l’autorisation de l’implant sous-cutané de puces identifiantes, après avoir déploré l’utilisation de la biométrie pour les cartes d’identité, les pointeuses, les cantines… Puis il s’était inquiété de voir les puces sous-cutanées se multiplier “à titre exceptionnel”: on les implantait chez des Français atteints de maladies rares (pour prévenir plus vite les médecins), les clients de certains clubs (facilités d’entrée et de paiement), les enfants de milliardaires (pour parer au risque de rapt), les détenus en liberté conditionnelle (pour éviter les récidives), les célibataires (puces de rencontres).

Le 18 mai 2020, la Cnils avait dit oui à l’obligation de se “pucer”. “C’est Big Brother!” avait protesté Valmont. Un mois plus tard, il “libérait” sa première victime.